« Vous êtes sur terre, c’est sans remède ! » par Marion Guilmot

Les œuvres de Daniel Firman opèrent à la manière de corps étrangers dans le réel : par un effet boomerang, elles mettent en doute les perceptions et les sensations les plus quotidiennes.

Profondément nourries de pratiques artistiques telles que la performance, la danse et l’installation, ses sculptures ont la particularité d’être plutôt des processus condensés que des représentations figées. Certes, l’artiste s’appuie sur les techniques classiques de la sculpture (le modelage, le moulage ou encore l’accumulation) mais toujours à des fins de renversement et de chahut de la réalité. Qu’il soit représenté ou pas, le corps, omniprésent dans le processus de création, est avant tout outil d’analyse. Tirant parti de l’héritage de l’art américain des années 60 et 70 – notamment Robert Morris et Bruce Nauman qui allièrent une pratique de la performance et le réemploi des expériences de la sculpture minimale concernant l’espace – Firman questionne les contextes dans leurs dimensions physique, psychique ou sociologique.

Au centre du travail, la mise en jeu des lois de l’attraction opère de manière spectaculaire et brutale parfois. C’est le cas avec Déflagration (2006, collection FRAC Languedoc-Rousillon), une scuplture-objet, clin d’œil explosif superpositions de Bertrand Lavier, elles-mêmes issues des ready-made de Marcel Duchamp. Cette oeuvre met en scène la notion d’assemblage par la chute d’un coffre-fort sur un frigo. Un crash électroménager pour dynamiter l’écoulement du temps : l’instant de l’impact, normalement infinitésimal, y paraît dilaté à l’infini.

Tout récemment présenté au Palais de Tokyo, Würsa (à 18 000 km de la terre) semble encapsulé dans cette même qualité de temps suspendu. Sculpture spéculative, l’éléphant naturalisé tire sa posture légère d’une hypothèse définie par des calculs scientifiques. En effet, Würsa tiendrait ainsi en équilibre sur sa trompe s’il gravitait à 18 000 km de la planète. Véritables situations à expérimenter par le spectateur, les œuvres de Daniel Fiman – jouant l’absence de socle et la grandeur nature – provoquent un instant d’incrédulité surnaturel, allant jusqu’au vacillement du réel.

Dans la série des Gathering (commencée en 1999), puis plus récemment des Bubble (2006), des personnages, moulés sur nature, sont mis en scène aux prises avec des avalanches d’objets ou encore d’énormes chambres à air. Les objets, loin d’être fonctionnels et utiles, s’amoncellent sur les figures jusqu’à les transformer en supports non identifiés. Entraves métaphoriques, ces imbrications d’objets deviennent évocatrices d’une condition très contemporaine. Ainsi, l’artiste orchestre d’étonnants croisements entre quotidien et surnaturel.

Certes, nous sommes condamnés à être sur terre, mais devant de telles œuvres, qui organisent le dérèglement, il semble qu’une évasion salvatrice soit possible.